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Van Gogh Vincent | 1853-1890 | [ Retour | Photos ]
«Van Gogh était d'origine
hollandaise, de la patrie de Rembrandt
qu'il semble avoir beaucoup aimé
et beaucoup admiré. A un tempérament
de cette originalité abondante;
de cette fougue, de cette sensibilité
hyperesthésiée, qui
n'admettait comme guide que ses impressions
personnelles, si l'on pouvait donner
une filiation artistique, on pourrait
peut-être dire que Rembrandt
fut son ancêtre de prédilection,
celui en qui il se sentit mieux revivre.
On retrouve dans ses dessins nombreux,
non point des ressemblances, mais
un culte exaspéré des
mêmes formes, une richesse d'invention
linéaire pareille. Van Gogh
n'a pas toujours la correction ni
la sobriété du maître
hollandais; mais il atteint souvent
à son éloquence et à
sa prodigieuse faculté de rendre
la vie. De la façon de sentir
de Van Gogh, nous avons une indication
très précise et très
Précieuse: ce sont les copies
qu'il exécuta d'après
divers tableaux de Rembrandt, de Delacroix,
de Millet. Elles sont admirables.
Mais ce ne sont pas, à proprement
parler, des copies, ces exubérantes
et grandioses restitutions. Ce sont
plutôt des interprétations,
par lesquelles le peintre arrive à
recréer l'œuvre des autres,
à la faire sienne, tout en
lui conservant son esprit original
et son spécial caractère.
Dans le Semeur, de Millet, rendu si
surhumainement beau par Van Gogh,
le mouvement s'accentue, la vision
s'élargit, la ligne s'amplifie
jusqu'à la signification du
symbole. Ce qu'il y a de Millet demeure
dans la copie; mais Vincent Van Gogh
y a introduit quelque chose à
lui, et le tableau prend bientôt
un aspect de grandeur nouvelle. Il
est bien certain qu'il apportait devant
la nature, les mêmes habitudes
mentales, les mêmes dons supérieurs
de création que devant les
chefs-d'œuvre de l'art. Il ne
pouvait pas oublier sa personnalité,
ni la contenir devant n'importe quel
spectacle et n'importe quel rêve
extérieur. Elle débordait
de lui en illuminations ardentes sur
tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il,
touchait, tout ce qu'il sentait. Aussi
ne s'était-il pas absorbé
dans la nature. Il avait absorbé
la nature en lui; il l'avait forcée
à s'assouplir, à se
mouler aux formes de sa pensée,
à le suivre dans ses envolées,
à subir même ses déformations
si caractéristiques. Van Gogh
a eu, à un degré rare,
ce par quoi un homme se différencie
d'un autre: le style. Dans une foule
de tableaux, mêlés les
uns aux autres, l'œil, d'un seul
clin, sûrement, reconnaît
ceux de Vincent Van Gogh, comme il
reconnaît ceux de Corot, de
Manet, de Degas, de Monet, de Monticelli,
parce qu'ils ont un génie propre
qui ne peut être autre, et qui
est le style, c'est-à-dire
l'affirmation de la personnalité.
Et tout, sous le pinceau de ce créateur
étrange et puissant, s'anime
d'une vie étrange, indépendante
de celle des choses, qu'il peint,
et qui est en lui et qui est lui.
Il se dépense tout entier au
profit des arbres, des ciels, des
fleurs, des champs, qu'il gonfle de
la surprenante sève de son
être. Ces formes se multiplient,
s'échevèlent, se tordent,
et jusque dans la folie admirable
de ces ciels où les astres
ivres tournoient et chancellent, où
les étoiles s'allongent en
queues de comètes débraillées;
jusque dans le surgissement de ces
fantastiques fleurs, qui se dressent
et se crêtent, semblables à
des oiseaux déments, Van Gogh
garde toujours ses admirables qualités
de peintre, et une noblesse qui émeut,
et une grandeur tragique, qui épouvante.
Et, dans les moments de calme, quelle
sérénité dans
les grandes plaines ensoleillées,
dans les vergers fleuris. où
les pruniers, les pommiers neigent
de la joie, où le bonheur de
vivre monte de la terre en frissons
légers et s'épand dans
les ciels pacifiques aux pâleurs
tendres, aux rafraîchissantes
brises! Ah! comme il a compris l'âme
exquise des fleurs! Comme sa main,
qui promène les torchés
terribles dans les noirs firmaments,
se fait délicate pour en lier
les gerbes parfumées et si
frêles! Et quelles caresses
ne trouve-t-il pas pour en exprimer
l'inexprimable fraîcheur et
les grâces infinies?
Et comme il a compris aussi ce qu'il
y a de triste, d'inconnu et de divin
dans l'œil des pauvres fous et
des malades fraternels!»
OCTAVE MIRBEAU, Texte paru originalement
dans l'Écho de Paris, le 31
mars 1891. Repris dans Des artistes,
recueil de textes d'Octave Mirbeau,
Flammarion, 1922-1924, Paris, tome
I, pages 130 et suiv.
Vie et oeuvre
Préface d'Émile Bernard
à la publication des Lettres
de Vincent
«Cet artiste étrange
s'est tué à Auvers-sur-Oise,
le 29 juillet 1890. Il avait pour
frère Théodore van Gogh,
expert à la maison Boussod
et Valadon; boulevard Montmartre.
On verra, par ce frère, la
part qu'eut Vincent sur l'opinion
publique, en introduisant l'impressionnisme
dans la boutique d'une maison, des
plus connues et des plus influentes.
Mais ce que je veux dire, avant tout,
c'est que ces deux frères ne
faisaient pour ainsi dire qu'une idée,
que l'un s'alimentait et vivait de
la vie et de la pensée de l'autre,
et que quand ce dernier, le peintre,
mourut, l'autre le suivit dans la
tombe seulement de quelques mois,
sous l'effet d'un chagrin rare et
édifiant.
[...]
Voici maintenant les notes que je
reçois de M. Bonger, un très
sincère admirateur et un ancien
ami de Vincent, qui fut peut-être
un des premiers à deviner,
au milieu de la méconnaissance
générale, le génie
du peintre.
«Vincent van Gogh est né
le 30 mars 1853, à Groot-Zundert.
(Hollande); — il est mort à
Auvers-sur-Oise le 29 juillet 1890.
Elevé à la campagne,
aimant les plantes, les bêtes;
profondément religieux d'une
foi simple, voyant Dieu partout. Commence
1a vie pratique chez Goupil, à
La Haye, après dans la même
maison à Londres, et en 1872
à Paris. Quitte au bout d'une
année, ne pouvant se faire
aux exigences du commerce, se révolté
contre tout. Retour en Hollande pour
très peu de temps. S'en va
à Londres où il gagne
sa vie comme maître d'école
— temps très difficile.
Les questions théologiques
le préoccupent. Souffle de
la discorde née des préceptes
de l'Evangile et du Christianisme
tel qu'il est pratiqué généralement.
Se résout à faire des
Etudes théologiques et à
se faire pasteur à sa Manière.
Se sent apôtre. En 1877, est
à Amsterdam où il suit
les cours de théologie, ne
les achève pas. S'en va dans
le Borinage (Belgique) prêcher
chez les mineurs.»
Quoique ayant toujours dessiné
et modelé, ce n'est qu'après,
1882 qu'il commence à s'occuper
exclusivement de peinture, et va à
l'atelier, à La Haye, jusqu'en
1884. Fait un court séjour
à Dreuthe (nord de la Hollande),
puis à Nunen, où habitent
ses parents; enfin travaille à
Anvers, et vient à Paris au
commencement de 1886.
C'est en 1887 que je l'ai connu dans
la petite chapelle ardente qu'est
la boutique du papa Tanguy, 9,rue
Clauzel. J'ai dit ailleurs (hommes,
d'aujourd'hui) l'étonnante
surprise que fut ce front étrange
et la visite qu'il me fit faire à
son atelier, rue Lepic. C'étaient,
au troisième, dans un appartement
dominant Paris et habité aussi
par Théodore, une collection
de tableaux assez bons de l'École
romantique, puis beaucoup de crépons
japonais, des dessins chinois, des
gravures d'après Millet. Il
y avait un gros meuble hollandais
dont les tiroirs étaient pleins
de boules de laines enchevêtrées,
mariées, unies dans les accords
les plus inattendus; puis il y avait
aussi dans ce gros meuble des dessins,
des peintures, des croquis, de Vincent
cette fois. Des vues de Hollande surtout
me frappèrent: cela était:
net, précis, nerveux et plein
de style, et ces étonnants
visages de travailleurs aux nez énormes,
aux bouches lippues, aux airs niais
et féroces, dont les «Mangeurs
de pommes de terre», une effroyable
toile, furent le dénouement.
Vincent lisait beaucoup; Huysmans
et Zola, parmi les contemporains,
l'avaient fortement impressionné.
Dans l'un, une mâle force l'attirait,
et dans l'autre, une causticité
aigre, un coup de fouet bien cinglé
sur des types vrais, car toujours
il eut le faux en horreur.
Chose étrange, les oeuvres
plus spiritualistes le requéraient
peu, et des jeunes poètes,
de Baudelaire même, il ne disait
rien ou n'avait qu'un sourire J'ai
plus tard compris cela quand il m'écrivit
qu'il n'y avait d'art que dans ce
qui est sain. Je n'ai jamais cru,
comme lui, que Baudelaire fût
malsain.
Les contradictions les plus bizarres
se rencontraient souvent dans cet
esprit travaillé et chercheur;
il aimait les peintures de Ziem; par
exemple: cette Venise à la
crème et au bleu de blanchisseuse,
qui se prélasse depuis quelque
vingt ans à là façade
des pâtissiers de la rue Laffitte,
avait des charmes pour lui; il prétendait
que c'était là de la
couleur de coloriste; plus tard il
en revint, c'est ainsi que je le trouvai
un jour en grande conversation avec
Ziem lui-même, devant une maison
dont les balcons étaient soutenus
par des crocodiles…
Très homme du monde,le peintre
célèbre parlait de Delacroix,
il racontait un toast porté,
par les partisans du grand Romantique,
en plein, dîner officiel. Cela
fera un peu comprendre, comme je le
compris moi-même, pourquoi Vincent
aimait Ziem: — il avait connu
Eugène Delacroix... et lutté
pour lui.
C'était le plus noble caractère
d'homme qu'on puisse rencontrer, franc,
ouvert, vif au possible, avec une
certaine pointe de malice drôle;
excellent ami, inexorable juge, dépourvu
de tout égoïsme et de
toute ambition, comme le prouvent
ses lettres si simples, où
il est aussi bien lui-même que
dans ses innombrables toiles.
Nous avons donc perdu le plus solide
des amis en même temps que le
plus artiste d'entre nous quand, par
un beau soleil de juillet, il alla
derrière le château d'Auvers
se déshabiller de la vie. Quelque
déchirante que soit cette vérité,
il faut bien la dire, et la lettre
où il est question de la vie
plate et de la vie ronde ne sera pas
sans éclairer un peu sur ce
qui a pu décider Vincent à
en venir là. N'a-t-il pas eu
la curiosité d'autre chose?...»
ÉMILE BERNARD, "Vincent
Van Gogh", Mercure de France,
Paris, avril 1893, p. 323 et suiv.
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