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Ingres Jean-Auguste-Dominique | 1780-1876 | [ Retour | Photos ]
Proclamé l’émule,
l’égal de Raphaël,
celui qui fut, selon Castagnary, «le
messie du classicisme», apparaît
malgré lui comme l’un
des initiateurs du romantisme et du
réalisme en France. Déjà,
en 1855, Baudelaire remarquait dans
son compte rendu de l’Exposition
universelle: «Aux gens du monde,
M. Ingres s’imposait par un
emphatique amour de l’Antiquité
et de la tradition. Aux excentriques,
aux blasés, à mille
esprits délicats toujours en
quête de nouveautés,
même de nouveautés amères,
il plaisait par la bizarrerie.»
Qualifié de «Chinois
égaré dans les rues
d’Athènes» par
Théophile Silvestre, Ingres
fut un moment méprisé
par les admirateurs de David, tels
Kératry, Landon ou Jal, qui
voyaient en lui un «gothique»
et un «maniéré»
et défendu par les romantiques,
Achille Devéria ou Decamps.
Mais, quelques années plus
tard, il était en butte aux
sarcasmes de Champfleury et des frères
Goncourt, défenseurs de la
nouvelle école. E. Chesneau
voyait en lui le fondateur de l’académisme,
et P. Mantz jugeait qu’il exerçait
sur l’art contemporain une «influence
fatale». Cependant Thoré
le reconnaissait, en 1842, comme «l’un
des premiers maîtres de ces
temps-ci», et Théophile
Gautier ne devait pas cesser de le
défendre. Au début du
XXe siècle, Maurice Denis rappelait
son influence sur le symbolisme et
l’Art nouveau. Depuis, les historiens
d’art ont pu apprécier
son rôle dans l’évolution
de l’art moderne.
La carrière d’un prix
de Rome
Jean Auguste Dominique Ingres naquit
à Montauban. Il reçut
de son père, le décorateur
Jean Marie Joseph Ingres (1755-1814),
ses premières leçons
de peinture, avant d’entrer
très jeune, en 1791, à
l’académie de Toulouse
où il eut pour maîtres
G. J. Roques (1756-1847), J. Briant
(1760-1799) et le sculpteur J. P.
Vigan (? - 1829). élève
de David à Paris, à
partir de 1797, il devait remporter,
en 1800, un second Grand Prix de peinture,
et l’année suivante,
en 1801, le premier Grand Prix avec
le sujet: Les Ambassadeurs d’Agamemnon
et des principaux de l’armée
des Grecs, précédés
des hérauts, arrivent dans
la tente d’Achille pour le prier
de combattre (Paris, école
des beaux-arts). En attendant son
départ pour la Villa Médicis,
Ingres peint les portraits de La Famille
Rivière (Louvre) et de La Belle
Zélie (musée de Rouen).
Son Bonaparte, premier consul (musée
de Liège) est une réussite
qui éclipse le portrait peint
à la même époque
par Greuze (musée de Versailles),
et il reçoit la commande du
Portrait de l’Empereur (Paris,
musée de l’Armée)
pour la Chambre des députés.
Envoyé comme pensionnaire
à la Villa Médicis de
1806 à 1811, il fait parvenir
en France les travaux obligatoires
que réclame l’Académie:
Œdipe et le Sphinx (1808, musée
du Louvre), la Baigneuse dite «de
Valpinçon» (1808, musée
du Louvre), Jupiter et Thétis
(1811, musée d’Aix-en-Provence)
sévèrement jugés
par la classe des Beaux-Arts de l’Institut
qui y voit, non sans raison, une transposition
trop originale des leçons de
David. Ingres décide alors,
après son pensionnat, de rester
à Rome, et, pour vivre, il
se voit obligé d’exécuter
de multiples commandes de portraits,
peints (Madame de Senones , 1816,
musée de Nantes) ou dessinés
(Madame Destouches , 1816, musée
du Louvre). Il peint cependant, en
1812, pour le palais impérial
de Monte Cavallo, au Quirinal, Romulus
vainqueur d’Acron (musée
du Louvre) et Le Songe d’Ossian
(musée de Montauban), et pour
la villa Aldobrandini Virgile lisant
l’énéide devant
Auguste (musée de Toulouse).
Mais les nombreux tableaux qu’il
envoie à Paris – quelques-uns
parmi ses meilleurs: Raphaël
et la Fornarina (env. 1814, Fogg Art
Museum, Cambridge, Mass.), La Grande
Odalisque (1814, musée du Louvre),
Henri IV jouant avec ses enfants (1817,
Petit Palais, Paris), La Mort de Léonard
de Vinci (1817, Petit Palais, Paris),
Roger délivrant Angélique
(1819, musée du Louvre) –
reçoivent un accueil toujours
réservé de la critique.
En 1820, il s’installe à
Florence, après avoir achevé,
pour la Trinità dei Monti,
Jésus remettant les clefs du
paradis à saint Pierre (musée
de Montauban). Il peint le Portrait
du comte Gouriev (1821, musée
de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg),
et le gouvernement français
lui commande Le Vœu de Louis
XIII , destiné à la
cathédrale de Montauban. Le
tableau, envoyé au Salon de
1824, connaît un succès
extraordinaire. Enfin triomphant,
Ingres est élu à l’Institut
comme successeur de Vivant Denon.
Désormais célèbre,
il fonde un atelier et, le 30 décembre
1829, est nommé professeur
à l’école des
beaux-arts. Il peint de nombreux portraits
dont celui de Monsieur Bertin (musée
du Louvre), et les commandes officielles
affluent. On citera parmi celles-ci
la décoration d’un des
plafonds du Louvre, pour laquelle
il choisit de représenter l’Apothéose
d’Homère . En même
temps, il songe à une grande
composition à laquelle il travailla
sept ans, Le Martyre de saint Symphorien
(cathédrale d’Autun);
mais, présentée au Salon
de 1834, cette œuvre fut curieusement
l’objet de jugements hostiles.
Déçu, Ingres accepte
le poste de directeur de la Villa
Médicis, qu’il occupe
de 1835 à 1841, et se consacre
à l’enseignement. Il
a pour élèves d’anciens
disciples qui avaient obtenu le Grand
Prix de Rome, tels H. Flandrin ou
R. Balze.
Durant ces années, il se consacre
surtout au dessin, comme en témoignent
les portraits de ses amis, Liszt,
Gounod ou Paganini. Mais une œuvre,
La Maladie d’Antiochus (1840,
musée de Chantilly), l’occupe,
l’obsède même,
si l’on en croit les lettres
à son ami Gatteaux ou le témoignage
de son élève Henri Lehmann,
à qui il laisse le soin de
terminer une deuxième version
de Cherubini et la Muse .
Son directorat terminé, Ingres
revient à Paris en 1841. Il
est le protégé du duc
d’Orléans dont il fait
le portrait (collection de Mgr le
comte de Paris) et, après la
mort accidentelle de son protecteur
en 1842, il reçoit la commande
des vitraux de la chapelle commémorative
Notre-Dame-de-la-Compassion à
Paris, et dessine dix-sept cartons
représentant les Vertus et
les saints patrons de la famille royale.
Pour la chapelle Saint-Louis de Dreux,
autre propriété de la
famille d’Orléans, il
compose, en 1844, huit nouveaux cartons.
En 1839, le duc de Luynes lui avait
demandé de peindre les fresques
du château de Dampierre; c’est
seulement en 1842 qu’il se met
au travail, choisissant de représenter
L’âge d’or et L’âge
de fer . Mais, en 1848, il devait
abandonner la décoration commencée:
L’âge d’or restait
inachevé, L’âge
de fer à peine ébauché.
C’est peut-être lorsqu’il
exprime par le dessin l’essentiel
de la composition qu’Ingres
réussit le mieux. C’est
pourquoi les dernières toiles,
la Vénus Anadyomène
(1848, musée de Chantilly),
La Vierge à l’hostie
(1854, musée d’Orsay),
Le Bain turc (1862, musée du
Louvre) apparaissent comme les œuvres
modèles du peintre. La beauté
du jeu compliqué des gestes
et des lignes est plus apparente encore
dans un tableau demeuré à
l’état d’ébauche,
Jésus au milieu des docteurs
(1862, musée de Montauban).
«Le style, c’est la nature»
Les dix cahiers manuscrits d’Ingres
(musée de Montauban et collection
particulière) contiennent des
notes prises avec soin dans les musées,
des transcriptions de textes d’Homère,
des tragiques grecs, les vies de Raphaël
et de Henri IV, en somme une documentation
variée qui aidait le peintre
dans le choix de ses compositions
et le traitement du thème retenu.
Le sujet arrêté, Ingres
entreprenait une multitude de dessins,
ébauches, esquisses –
le musée de Montauban en conserve
plusieurs centaines – avant
d’aborder l’exécution
proprement dite, achevée d’ailleurs
très rapidement. Ensuite, il
reprenait certaines de ses compositions:
ainsi modifie-t-il, vingt ans plus
tard, Œdipe et le Sphinx , par
l’adjonction sur la droite d’un
homme épouvanté, et
prévoit-il, pour une version
tardive de l’Apothéose
d’Homère , la suppression
de certaines figures, entre autres
celle de Shakespeare. Pour cet artiste
peu doué d’imagination,
«patient et douteur» disait
Champfleury, le même souci de
réalisme, qui le poussait à
rester fidèle au modèle
dans ses portraits, le conduit à
s’inspirer des œuvres des
maîtres anciens quand il aborda
la peinture d’histoire. Daniel
Ternois, étudiant la méthode
d’Ingres, a justement analysé
comment des compositions telles que
l’Apothéose d’Homère
, Le Vœu de Louis XIII ou Le
Bain turc étaient la synthèse
de figures empruntées çà
et là. Seulement, ajoute Ternois,
c’est justement par ce travail
obstiné, cette recherche des
beaux exemples de l’Antiquité
et de la Renaissance qu’Ingres
devait parvenir au grand style de
la composition d’histoire.
En effet, à partir de l’œuvre
admirée, Ingres, par le jeu
même de la réflexion
et de la technique, crée un
art toujours personnel. De là
le qualificatif de novateur que lui
donnèrent les tenants de la
doctrine académique de David
ou les critiques perspicaces, tel
Théophile Gautier. à
l’époque, son art surprend,
que l’on définit par
la ligne – «la ligne de
Raphaël revue, corrigée
et augmentée», disaient
les satiristes –, l’absence
de couleur – «Il n’y
a de gris que le gris et M. Ingres
est son prophète» –,
et que l’on condamne pour certaines
hardiesses de composition; enfin on
lui reproche – et pourquoi ne
le reproche-t-on pas à ses
contemporains, J. D. Odevaere et A.
L. Girodet? – de mépriser
la vérité anatomique
(Jupiter et Thétis , La Grande
Odalisque ) ou la vérité
de la perspective (Le Martyre de saint
Symphorien ). En fait, ce qui préoccupe
Ingres, c’est d’atteindre
au style. Il écrivait à
Raoul Rochette: «Le style, c’est
la nature», expliquant ainsi
le sens profond de son esthétique.
Son œuvre est élaborée,
mais réaliste. R. Rosemblum
a noté la fascination qu’exerçaient
sur Ingres les phénomènes
d’optique, jeu de miroirs ou
reflets sur les surfaces polies. Et,
par le souci qu’il eut de restituer
la «couleur locale», il
donnait à la peinture d’histoire
une perfection inégalée,
sans comparaison avec les reconstitutions
pseudo-historiques de l’époque:
sa Vénus blessée par
Diomède (Bâle, collection
Hirsch) rappelle la composition d’une
métope, et Romulus vainqueur
d’Acron celle d’une frise
antique, tandis que Paolo et Francesca
(musée d’Angers) évoque
la miniature, et Le Vœu de Louis
XIII , l’art de Philippe de
Champaigne. Dans ses portraits, en
fait la peinture historique de la
société du temps, il
impose «à chaque type
qui passe sous son œil un perfectionnement
plus ou moins complet» (Baudelaire):
l’environnement (le ciel d’orage
du Portrait de Granet , peintre romantique),
le costume (la somptueuse robe à
fleurs aux couleurs vives de Madame
Moitessier ), l’attitude (le
geste rêveur de Madame d’Haussonville
), caractérisent le modèle
autant et plus que l’expression
du visage. Les vitraux de Notre-Dame-de-la-Compassion
à Paris et de la chapelle de
Dreux apparaissent alors comme l’expression
la plus hardie de l’art ingresque.
Les personnages étroitement
ressemblants du XIXe siècle
(Louis-Philippe et sa famille) y sont
figés dans une conception esthétique
d’un autre temps; ainsi se réalise
la fusion la plus fantastique du réel
et de l’idée.
Le rayonnement d’un maître
L’influence qu’exerça
Ingres à son époque
fut décisive et s’explique
par le grand nombre d’élèves
qui travaillèrent dans son
atelier: deux cents au moins. Parmi
eux, il faut citer Amaury-Duval (1806-1885),
qui a laissé un livre de souvenirs,
L’Atelier d’Ingres ; Jules
Ziegler (1804-1856), auteur de la
coupole de l’église de
la Madeleine, en 1838; Victor Mottez
(1809-1897); Henri Lehmann (1814-1882);
Pierre-Auguste Pichon (1805-1900);
Théodore Chassériau
(1819-1856), ingriste dans sa jeunesse,
mais que devait enthousiasmer plus
tard l’art de Delacroix. Le
groupe le plus cohérent est
celui des artistes lyonnais: les deux
frères Flandrin, Hippolyte
(1809-1864) et Paul (1811-1902), qui,
attirés par la peinture décorative,
peignirent à Paris les ensembles
de Saint-Séverin et de Saint-Germain-des-Prés;
Louis-Victor Orsel (1795-1850); Paul
Chenavard (1807-1895), dont le projet
de décoration du Panthéon
resta seulement à l’état
de cartons préparatoires (conservés
au musée de Lyon); et enfin
Louis Janmot (1814-1892) auteur de
la suite du Poème de l’âme
(musée de Lyon). Il est intéressant
de constater que des artistes étrangers
suivirent aussi l’enseignement
d’Ingres: les Suisses Stürler,
Barthélemy Menn, Bovy, Gsell,
les Allemands Charles Müller
et Leibnitz, le Hongrois Emmerich
Roth; de même, Carlo del Bravo
a souligné l’influence
d’Ingres en Toscane. Cela prouve
le rayonnement d’une école
dont les tendances étaient
analogues à celles des mouvements
nazaréens et préraphaélites.
Cette dernière remarque explique
l’influence d’Ingres:
son art coïncidait avec le courant
esthétique européen,
et R. Rosemblum a rapproché
certaines de ses compositions de celles
de Richard Parkes Bonington (Henri
IV et ses enfants ), de William Dyce
(Paolo et Francesca ), de Léon
Bénouville (Odalisque ), et
de Jean Léon Gérome
(Molière dînant avec
Louis XIV ).
Paul Signac a mis en lumière
le rôle de Delacroix –
le traditionnel adversaire d’Ingres
– pour expliquer l’évolution
de la peinture vers le néo-impressionnisme,
mais on ne saurait oublier que Degas,
Renoir – et plus récemment
Picasso et les artistes du pop’art
– ont été marqués
par leur admiration pour Ingres. |
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