|
Manet Edouard | 1832-1883 | [ Retour | Photos ]
Manet, révolutionnaire malgré lui
(Gabriel Séailles) «Les caricatures
avaient donné de Manet une image illusoire
et populaire: Manet ne pouvait être
qu'un rapin chevelu et goguenard,
un peintre de carnaval.
Au vrai, c'était un homme très correct,
d'esprit cultivé, de manières élégantes.
Il appartenait à une famille de vieille
bourgeoisie. Son père était un magistrat,
convaincu que la robe anoblit, aussi
bien que l'épée. Il accueillit la
vocation artistique de son fils comme
un duc la mésalliance de son héritier
avec une fille de chambre. Embarqué
mousse sur un navire marchand, Manet
revint du Brésil sans avoir fléchi
et il entra à l'atelier de Thomas
Couture. Au sortir de l'atelier, il
continua son éducation par des voyages,
qui le conduisirent en Hollande, à
Munich, à Dresde, en Italie.
Il ne dédaigne pas les leçons des
maîtres, il s'éprend de Frans Hals,
de sa technique, dont la verve égale
la justesse; il aime Tintoret pour
d'autres raisons, pour sa force un
peu brutale et pour ses audaces; il
n'a pas vu l'Espagne, mais il a rencontré
çà et là Velasquez, et il n'a trouvé
chez aucun maître une impression aussi
directe de la nature, un langage plus
libre d'artifices et de conventions.
Il rêve de marcher sur la trace de
ces maîtres, de conquérir le public.
Il n'est personne qui ait plus de
dédain que lui pour le rapin bohème
et cynique, dont on lui met le masque.
Recherché dans le monde pour son esprit,
pour sa verve, il souffre de n'y être
point accueilli pour son œuvre de
peintre. Homme de tradition, conservateur,
il n'est pas très éloigné, sur bien
des points, de l'état d'esprit des
membres de l'Institut qui le condamnent
au nom des grands principes de l'art.
Mais, artiste, il est incapable de
concessions dont le sens même lui
échappe. Il se résigne à être un révolutionnaire.
Avec une bonne foi charmante, il
ne se lasse pas de revenir à la charge
de faire appel à ses confrères, à
ses juges, au public. Mais son effort
n'est pas de s'atténuer, de s'amoindrir,
de se faire pardonner: loyalement,
il veut convaincre ses adversaires,
en s'élevant à une intelligence et
à une expression plus claires des
vérités qu'il découvre dans son observation
originale et sincère de la nature.
Manet n'a pas la joie de lutter contre
la sottise, de braver l'opinion: il
y a dans l'attitude qu'on lui impose
une sorte d'indécence qui blesse son
goût. Sa célébrité de bête curieuse,
qui fait retourner les gens sur son
passage, l'impatiente et l'exaspère.
Il ne cède pas. Dans cette lutte,
qu'il mène jusqu'au bout sans défaillance,
son vrai courage n'est pas tant d'accepter
l'hostilité des autres que de refouler
tout ce qui en lui-même combat avec
ses adversaires, les sentiments profonds
liés à ses traditions familiales,
son goût de la règle et des convenances,
les susceptibilités de sa nature délicate,
nerveuse, singulièrement irritable.
Si Manet eût assez vécu, il eût peut-être
eu la bonne fortune de se retrouver,
même en art, du parti des «honnêtes
gens». Mais sa vie reste un bel exemple
de l'héroïsme de l'artiste qui s'accepte
lui-même, et, en dépit des morales
et des techniques collectives, à l'audace
d'avoir, en un sens, raison contre
tout le monde. Dans le catalogue des
œuvres qu'il exposa en 1867, Manet
disait de lui-même: «C'est l'effet
de la sincérité de donner aux œuvres
un caractère qui les fait ressembler
à une protestation, alors que le peintre
n'a songé qu'à rendre son impression.
M. Manet n'a jamais voulu protester...
Il a toujours reconnu le talent où
il se trouve et n'a prétendu ni renverser
une ancienne peinture, ni en créer
une nouvelle. Il a cherché simplement
à être lui-même et non un autre.»
Manet était un homme éclairé, il avait
voyagé, «il avait étudié, copié, comparé
dans les musées»; ses préférences
allaient à Franz Hais et aux Vénitiens,
à Velasquez et à Goya. «Il n'avait
jamais connu la révolte contre les
règles et les maîtres, personne n'admirait
plus que lui Ingres, Delacroix, Courbet.»
(Th. Duret.) Mécontent de la peinture
de son temps, de ses formules banales
et de ses conventions, «il voulut
prendre l'art au commencement, c'est-à-dire
à l'observation exacte des objets.
Voir la nature telle qu'elle est,
sans la regarder dans les œuvres et
dans les opinions des autres.» (Émile
Zola) Manet n'apporte pas un idéal
nouveau, une manière nouvelle de penser
ou de sentir la nature; il apporte
une manière nouvelle de la regarder
et de la voir.
La révolution qu'il opère est une
révolution technique qui a son point
de départ dans l'originalité de sa
vision. Il est, avant tout, un œil
merveilleusement sensible. Les peintres
avaient habitué le public à une certaine
transposition de la couleur et de
la lumière dans les tableaux; cette
transposition était tenue, d'un commun
accord, pour la condition même du
langage artistique, de sa délicatesse
et de ses harmonies: Manet n'acceptait
pas cette prétendue vision artistique,
il apportait des sensations nouvelles
et entre ces sensations des rapports
nouveaux. Il n'était pas nécessaire
d'être grand clerc, il suffisait d'ouvrir
les yeux pour constater que cet homme
étrange avait une folie de la vision,
puisqu'il ne regardait pas avec les
yeux de tout le monde. J'admire volontiers
Manet pour ce qu'il a voulu et pour
ce qu'il a fait. J'accepte ce qu'il
apporte de nouveau; je nie que cette
nouveauté soit une révélation qui
vieillisse toute la peinture antérieure.
Je vais plus loin: je soutiens que,
si la technique de Manet a ses applications
légitimes, elle entraîne, dans la
définition des modelés, dans la construction
des formes, des sacrifices qui montrent
ses limites et son insuffisance. Manet
a une vision originale, il renouvelle
en un sens pour nous le spectacle
des choses, en nous y faisant découvrir
des nuances inaperçues.
De parti pris ou par un don de nature,
il s'en tient aux impressions directes
qu'il reçoit des objets, il s'y attache
et s'y applique, sans s'embarrasser
de tous les éléments tactiles dont
l'expérience et le jugement les compliquent.
Il voit ingénument ce qu'on voit réellement,
des taches ou des plans colorés se
détachant les uns sur les autres.
Il laisse le grand problème qui avait
tourmenté les maîtres de la Renaissance:
comment, par quelle science, par quels
artifices réfléchis, la peinture peut-elle
sur une surface plane donner l'illusion
des trois dimensions. Il note les
tons justes qu'il perçoit et il les
juxtapose, sans les atténuer ni les
affaiblir, sans marquer les passages
qui donnent le sentiment de la continuité
et de la résistance. Si sa toile ne
se creuse pas, si elle trahit qu'elle
n'est rien de plus qu'une surface
colorée, il s'en console. Réduite
à ses éléments purement visuels, la
peinture n'assombrit plus la nature,
elle se rapproche de la lumière vraie,
elle se pénètre de l'éclat et de la
gaieté des choses. Manet peint ainsi
de très belles natures mortes, des
fleurs et des fruits; en plein air,
de jeunes femmes qui mettent sur les
fonds ensoleillés du jardin la joie
d'une vision de printemps; à ses meilleures
heures (Dans la Serre), des œuvres,
dégagées d'artifice, où les êtres
baignés dans la lumière se construisent
avec une merveilleuse souplesse.»
|
 |
 |
| Manet Edouard |
| |
| Olympia |
| |
| Le balcon |
| |
| Folies-bergère |
| |
| Femme blonde aux seins nus |
| |
| La viennoise |
| |
| Déjeuner sur l'herbe |
| |
|