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Pissaro Camille | 1830-1903 | [ Retour | Photos ]
«M. Camille Pissarro a été un révolutionnaire
par les renouvellements ouvriers dont
il a doté la peinture, en même temps
qu'il est demeuré un pur classique
par son goût des hautes généralisations,
son amour fervent de la nature, son
respect des traditions respectables.
La Beauté est immuable et éternelle
comme la Matière dont elle est la
forme revivante en nous et synthétisée;
seuls changent et progressent, suivant
le temps, les modes de l'exprimer.
M. Pissarro a voulu adapter à la technique
de son art les applications correspondantes
de la science, en particulier les
théories de Chevreul, les découvertes
de Helmholtz sur la vie des couleurs.
Il a donc introduit dans l'art des
éléments novateurs qui ont rendu possibles
la conquête pittoresque de certains
phénomènes atmosphériques jusqu'alors
inexprimés, une plus intime et plus
profonde pénétration de la nature.
Par conséquent il a élargi le domaine
du rêve, ayant été un des premiers
— le premier peut-être, — à comprendre
et à innover ce grand fait de la peinture
contemporaine: la lumière. Voilà son
crime. Il n'en est pas encore lavé
aujourd'hui. Le paysage — et la figure
n'est-elle pas aussi un paysage? —
tel que l'a conçu — et rendu M. Camille
Pissarro, c'est-à-dire l'enveloppement
des formes dans la lumière, c'est-à-dire
l'expression plastique de la lumière
sur les objets qu'elle baigne et dans
les espaces qu'elle remplit, est donc
d'invention toute moderne. Deviné
vaguement par Delacroix, davantage
senti par Corot, tenté par Turner
en des impressions d'une barbare et
superbe beauté, il n'est réellement
entré dans l'art à l'état de réalisation
complète qu'avec MM. Camille Pissarro
et Claude Monet. Quoi qu'on dise et
ergote, c'est d'eux que date, pour
les peintres, cette révolution dans
l'art de peindre, pour le public intelligent,
— mais existe-t-il un tel public?
cette révolution dans l'art de voir.
Combien diffèrent de ces crépissages
épais où l'aile des oiseaux s'enlise,
les ciels de M. Camille Pissarro;
ces ciels mouvants, profonds; respirables,
où les ondes lumineuses vibrent véritablement,
où toutes les voix de l'air se répercutent
à l'infini! Et ces formes. charmantes,
légères, si doucement voilées, et
pourtant si noblement caractéristiques,
ces formes faites de reflets qui passent
et qui tremblent et qui caressent!
Et cette terre, rose dans la verdure
poudroyante, cette terre qui vit ainsi,
qui respire, où sous la lumière fluidique
qui la baigne, sous l'ombre — lumière
à peine atténuée, — dont elle se rafraîchit,
se voient, se sentent, s'entendent
les organes de vie, l'ossature formidable,
la vascularité qui charrie les sèves
et les énergies de l'universel amour!...
Et ces horizons si empreints de la
mélancolie des distances, ces lointains
éthérisés qui semblent le seuil de
l'infini! Oh! je le sais.
On a dit de M. Camille Pissarro,
comme de M. Claude Monet, qu'ils ne
rendaient que les aspects sommaires
de la nature et que cela n'était vraiment
pas suffisant Le reproche est plaisant,
qui s'adresse aux hommes lesquels
précisément ont poussé plus loin la
recherche de l'expression, non seulement
dans le domaine du visible, mais dans
le domaine impalpable, ce que n'avait
fait, avant eux, aucun artiste européen.
Si l'on compare les accords de ton
d'un peintre aux phrases d'un écrivain,
les tableaux aux livres, on peut affirmer
que nul n'exprima tant d'idées, avec
une plus abondante richesse de vocables,
que M. Camille Pissarro; que personne
n'analysa avec plus d'intelligence
et de pénétration le caractère des
choses et ce qui se cache sous la
vivante apparence des figures. Et
la puissance de son art est telle,
l'équilibre en est si harmonieusement
combiné, que de cette minutieuse analyse;
de ces innombrables détails juxtaposés
et fondus l'un dans l'autre, il ne
reste pour l'étonnement de l'esprit
qu'une synthèse: synthèse des expressions
plastiques et des expressions intellectuelles;
c'est-à-dire la forme la plus haute
et la plus parfaite de l'œuvre d'art.»
OCTAVE MIRBEAU.
Texte paru originalement dans Le
Figaro, le 1er février 1892 et repris
dans Des artistes, Flammarion, 1922-1924,
Paris, tome I, pages 145 et suiv | Copies peintures
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| Pissaro Camille |
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| Vue de l'Hermitage, Collines de Jallais, Pontoise |
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| L'hermitage |
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| Station de Lordship, Dulwich |
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| La route vers Louveciennes |
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