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Serusier Paul | 1864 - 1927 | [ Retour | Photos ]
Né à Paris en 1864, Paul
Sérusier appartenait à
une famille bourgeoise, originaire
du nord de la France, dont l'aisance
lui permit de suivre sa vocation sans
problèmes financiers. Associé,
puis propriétaire de la parfumerie
Houbigaut, son père s'installa
à Paris en 1862 et connut une
véritable réussite commerciale.
Inscrit comme demi-pensionnaire à
l'École Fénelon, Paul
Sérusier fut, selon Marcel
Guicheteau, considéré
comme "l'artiste de la classe"
par ses camarades et ses professeurs
.
Brillant, curieux de tout, il entre
en 1875 au Lycée Condorcet
où le sens critique et l'esprit
d'ouverture des élèves
sont encouragés. Il se passionne
pour la philosophie, lit dans le texte
les auteurs grecs et latins et obtient,
en 1882 et 1883, ses deux baccalauréats
de Lettres et de Sciences.
En 1885, après un bref passage
dans l'entreprise d'un ami de la famille,
il entre à l'Académie
Julian, dans la classe de Jules Lefebvre,
pour y étudier le dessin. Un
naturalisme quasi photographique y
est alors considéré
comme l'objectif à atteindre:
l'enseignement porte sur l'étude
du nu d'après le modèle
vivant et la recherche des effets
de clair-obscur. Doué et sympathique,
Sérusier y devint très
vite populaire, et fut élu
massier des petits Ateliers. Il dut
s'occuper de recueillir les cotisations,
de veiller au matériel, aux
modèles et au chauffage tout
en limitant le chahut... Dès
son entrée à l'Académie
Julian, Maurice Denis l'admire beaucoup
et noue une amitié durable
avec lui: "Il m'apparaissait
comme un esprit d'une culture supérieure,
un animateur, un guide intellectuel
et artistique. Il était tout
cela et, en même temps, bon
camarade, joyeux compagnon" .Ensemble,
avec leurs amis Bernard, Ibels, Ranson,
ils fréquentent les musées,
visitent les expositions des galeries
et se retrouvent dans la boutique
du père Tanguy, où ils
découvrent les toiles de Cézanne.
Au printemps 1888, Sérusier
reçoit une mention honorable
pour la première peinture qu'il
expose au Salon: L'Atelier du tisserand.
Encouragé par ce succès,
il part en Bretagne passer l'été
et arrive à Pont-Aven au début
du mois d'octobre.
La ville, déjà touristique,
est à cette époque peuplée
de peintres français et étrangers
attirés par l'aspect pittoresque
des rives de l'Aven et les qualités
d'accueil des habitants. Sérusier
y prend pension chez Marie-Jeanne
Gloanec et s'intègre au groupe
des peintres "sérieux"
qui mangent à la grande table.
Mais sa curiosité est attirée
par quelques artistes, qualifiés
d'"impressionnistes", qui
prennent leurs repas à part,
et peignent des tableaux aux couleurs
véhémentes. Ce sont
Émile Bernard, Gauguin, Charles
Laval, Émile Schuffenecker,
Ernest Ponthier de Chamaillard et
Henry Moret dont les discussions portent
essentiellement sur des questions
d'art et des problèmes théoriques.
A la fin de son séjour, Sérusier
s'enhardit à adresser la parole
à Gauguin et obtient de lui
une leçon en plein air au Bois
d'Amour. Flatté de l'attention
que lui porte ce jeune bourgeois cultivé,
Gauguin lui donne quelques brefs conseils:
"De quelle couleur voyez-vous
ces arbres?
- Ils sont jaunes.
- Eh bien, mettez donc du jaune.
Et cette ombre?
- Plutôt bleue.
- Ne craignez pas de la peindre aussi
bleue que possible. Et ces feuilles
rouges? Mettez du vermillon."
L'idée était d'inciter
le jeune peintre à se libérer
des contraintes d'une peinture imitative
en utilisant des couleurs pures et
en n'hésitant pas à
exagérer les impressions reçues
pour donner au tableau sa cohérence
propre, décorative et symbolique.
Sérusier ramena à Paris
un petit panneau de bois peint ce
jour-là en présence
de Gauguin, Le Talisman, et l'exhiba
avec enthousiasme à ses amis
de l'Académie Julian. Il entreprit
alors une véritable propagande
qui, selon Maurice Denis, suscita
des débats intenses et même
des bagarres entre les différents
ateliers de l'école. L'opposition
rencontrée souda les liens
déjà existants entre
ses amis et lui et affirma l'existence
d'un véritable groupe. Ils
prirent alors l'habitude de se réunir
mensuellement dans un restaurant appelé
L'Os à moelle et, "dévots
du symbole", choisirent le nom
de "Nabis" ("prophètes"
en hébreu) pour exprimer l'enthousiasme
permanent dans lequel ils devaient
oeuvrer pour le salut de l'art.
Au mois de juin 1889, l'ouverture
de l'exposition organisée par
Gauguin et ses amis au Café
Volpini renforce la conviction de
Sérusier qui déclare
alors: "Je suis des vôtres".
Dès le mois de juillet, il
part retrouver Gauguin à Pont-Aven
et écrit à Maurice Denis
qu'il "rêve pour l'avenir
d'une confrérie épurée,
uniquement composée d'artistes
persuadés, amoureux du beau
et du bien, mettant dans leurs oeuvres
et dans leur conduite ce caractère
indéfinissable que je traduis
par Nabi."
Peu après, il s'installe avec
Gauguin et Meyer de Haan au Pouldu
et partage avec eux une nouvelle manière
de peindre: ils dessinent en plein
air et retournent peindre de mémoire
à l'atelier les motifs longuement
contemplés qu'ils transforment
pour les besoins esthétiques
de la composition.
Sérusier emploie alors une
toile à gros grain qu'il couvre
de couleurs mélangées
d'un peu de blanc et puise dans les
tons purs pour obtenir une richesse
de matière et un effet "tissé"
très accentué. Parfois,
Sérusier pousse plus loin que
Gauguin le concept de la surface décorative,
tisse les horizontales et les verticales
pour éliminer toute profondeur
et supprime complètement la
ligne d'horizon. A la rentrée,
il retourne malgré tout à
l'Académie Julian où
se renforce la cohésion du
groupe nabi, enrichi d'Armand Seguin,
Vuillard et Roussel. Surnommé
par ses amis le "Nabi à
la barbe rutilante", il participe
tous les samedis aux réunions
organisées dans l'atelier de
Ranson au 25, boulevard Montparnasse.
Les discussions y portent alors principalement
sur des questions d'art et Sérusier
y commente la technique et l'esthétique
de la peinture synthétiste:
"Il s'attache alors à
découvrir le lieu des différentes
formules que vivifient la parole et
l'art de Gauguin. Il y met de l'ordre,
il les systématise, il en tire
une doctrine" . On y parle également
de plus en plus de symbolisme, de
sciences occultes et d'ésotérisme
tout en commentant Les Grands Initiés
d'Edouard Schuré. Sérusier
fréquente aussi le Café
François Ier où se réunissent
les écrivains symbolistes Albert
Aurier, Stuart Merill, Jean Moreas,
Charles Morice…
Au mois d'avril 1891, le départ
de Gauguin laissa un grand vide qui
modifia la dynamique du groupe et
conduisit les artistes à évoluer
séparément dans des
directions différentes. Au
cours de l'été suivant,
Sérusier retourne en Bretagne
avec Jan Verkade et Mogens Ballin,
mais quitte Pont-Aven, où le
souvenir de Gauguin est sans doute
trop présent, pour effectuer
un premier séjour à
Huelgoat, un petit village situé
à l'intérieur des terres,
dans une région de forêts
épaisses et rocheuses. Le cadrage
de ses peintures est alors plus serré,
les espaces clos et les figures semblent
parfois écrasées par
leur environnement:"Les visages
de la période Huelgoat"
(1892-1894) représentent souvent
le dur labeur et la morne existence
des femmes bretonnes".
Le regard perdu dans le vide, les
personnages sont souvent monumentaux,
solides, et peints selon une nouvelle
gamme de teintes assourdies. Au lieu
d'employer des couleurs primaires
pures, il choisit le gris comme base
et préconise l'emploi d'une
seule couleur pure comme tonalité
d'ensemble de chaque composition.
Si une autre couleur était
utilisée, elle devait être
mélangée à du
gris, ou à sa couleur complémentaire,
afin de créer une harmonie
subtile et un sentiment de calme:
"Trois ou quatre teintes bien
choisies, cela suffit et cela est
expressif; les autres couleurs ne
font qu'affaiblir l'effet." .
C'est finalement à Huelgoat
que Sérusier trouva un style
personnel et la paix qui lui était
nécessaire pour penser et pour
peindre. Il continua néanmoins
à retourner passer l'hiver
à Paris où ses talents
sont largement utilisés par
son ami Lugné-Poe, le fondateur
du Théâtre de l'Oeuvre.
Tour à tour décorateur,
metteur en scène ou figurant,
Sérusier en arrive à
délaisser son travail personnel
pour la préparation de ces
spectacles symbolistes auxquels participent
également la plupart de ses
amis nabis, Vuillard, Bonnard, Ranson,
Maurice Denis, ... Le Théâtre
de l'Oeuvre leur offrit la possibilité
d'expérimenter à grande
échelle les principes de simplification
du décor et la synthèse
des différents moyens d'expression:
"S'il est un domaine où
la grande leçon du nabisme
doit être suivie, c'est bien
sur la scène, où lignes
et couleurs doivent être en
harmonie, en analogie avec le drame,
contribuer à créer le
climat d'irréalité poétique
indispensable".
Parallèlement à ces
activités, dont il ne reste
que peu de traces, Sérusier
participa aux expositions du groupe
nabi organisées par Le Barc
de Boutteville. Il est malheureusement
très affecté par le
peu d'attention que lui porte la critique
et par l'absence de commandes décoratives
qui le prive de la reconnaissance
artistique dont il aurait besoin.
Au cours de l'été 1895,
le départ de son amie, l'actrice
et journaliste polonaise Gabriela
Zapolska, le plonge dans une dépression
profonde qui faillit lui faire perdre
la raison. C'est alors qu'il reçut
une invitation "providentielle"
de son ami Jan Verkade, devenu moine
au monastère de Beuron en Allemagne,
où se pratiquaient les principes
esthétiques développés
par le père Desiderius Lenz,
selon lequel les lois du beau, c'est-à-dire
du divin, sont mystérieusement
cachées dans la nature et ne
peuvent être accessibles qu'à
l'artiste qui saura percevoir les
proportions et l'harmonie des grandeurs:
"Dieu a tout fait dans l'Esprit
Saint selon mesure, nombre et poids"
.
Sérusier partit rejoindre
Verkade et Ballin à Prague
et s'y initia aux principes esthétiques
de l'Ecole de Beuron: refus du mouvement,
absence de perspective atmosphérique,
simplification extrême de la
palette, soumission aux proportions
de la surface à décorer.
Il en revint dans un état d'enthousiasme
analogue à celui qu'il avait
connu après sa rencontre avec
Gauguin et chercha à convaincre
ses amis Ranson, Lacombe, Denis et
les autres de l'importance des "Saintes
Mesures".
La rigueur de cette doctrine ne reçut
néanmoins qu'un accueil extrêmement
mitigé qui explique en partie
l'éloignement croissant de
Sérusier à l'égard
des mouvements artistiques parisiens.
Après plusieurs voyages successifs
à Beuron, il s'isole de plus
en plus en Bretagne, s'installe définitivement
à Châteauneuf-du-Faou
et adopte un art essentiellement fait
de calculs et de mesures. Incapable
de renoncer aux sujets bretons auxquels
il reste extrêmement attaché,
Sérusier tente de les transposer
dans un univers intemporel en y appliquant
les principes de Lenz.
Il étudie alors l'art égyptien,
s'inspire des primitifs italiens et
des tapisseries du Moyen-Age pour
créer des oeuvres décoratives
d'une intemporalité mystérieuse
et calculée.
A partir de 1908, il commence à
enseigner régulièrement
à l'Académie Ranson
et ponctue la correspondance qu'il
entretient avec ses amis de nombreux
croquis, schémas et cercles
chromatiques destinés à
illustrer ses démonstrations.
En 1921, la parution de son court
traité ABC de la peinture,
lui permet de développer une
théorie des courbes et des
formes simples qui devait guider les
artistes dans la construction géométrique
de leurs compositions. Il y développe
également une théorie
de la couleur et une méthode
de recherche des teintes assourdies,
d'une tonalité d'ensemble grise,
qui repose sur la séparation
des couleurs chaudes et des couleurs
froides et l'utilisation de deux palettes.
Véritable testament spirituel,
l'ABC de la peinture représente
la somme des recherches esthétiques
de Sérusier et montre à
quel point il resta symboliste et
théoricien dans l'âme
jusqu'à la fin de sa vie: "En
cherchant sans répit à
relier art, nature et spiritualité,
il fut en effet, jusqu'à son
dernier jour, un Nabi à part
entière."
Agnès Delannoy |
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